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Prophètes : chapitre deux – Mieux vaut régner en enfer qu’être esclave au paradis

Quand Basile se mit à implorer et appeler sa mère en sanglotant, le Premier Juge Lancevan commença à perdre patience. Le prévenu se débattait aux bras des deux gardiens comme un désespéré, ses larmes se répandaient sur ses habits et les mains solides qui le maintenaient, et ce à un débit de plus en plus préoccupant. S’il y avait bien une chose que Lancevan ne supportait pas, c’était lorsqu’un condamné ne savait pas garder sa dignité et sa tenue. Il en avait vu plus d’un perdre son sang-froid face à l’imposante guillotine qui trônait au centre de la salle d’exécution, pourtant, certains savaient garder la tête haute à l’imminence de l’application de la peine et participaient à leur propre mise à mort avec panache et distinction. Le Premier Juge méprisait au plus au point les petites crapules de la trempe de Basile, incapable d’adopter une attitude noble à l’instant fatidique.

Basile se débattait comme une bête malhabile qu’on envoie à l’abattoir, et réussi à se dégager un moment de l’étreinte d’un des gardes pour se jeter aux pieds de Lancevan en essayant pitoyablement d’implorer sa clémence. Il pleurait à chaude larmes sur le sol et tentait vainement de s’excuser entre deux étouffements, mais les sons qui sortaient de sa bouche n’étaient au final qu’un charabia incompréhensible. Lancevan recula d’un pas afin d’éloigner sa stature élégante du pauvre bougre, roula les yeux d’impatience et fît un signe invitant à la promptitude aux deux gardes qui s’exécutèrent immédiatement. Le condamné fut porté à la hâte sur l’échafaud puis harnaché solidement afin de passer rapidement aux formalités administratives.

Pendant que le procureur et l’exécuteur remplissaient les formulaires adéquats, Jalouit s’approcha de Lancevan en silence et lui demanda, plus ou moins discrètement :

« La vache, où tu l’as dégoté ce cornichon-là ?

Lancevan sourit à son fidèle compagnon et porta la main à sa fine moustache brune :

– Apparemment il s’est enfui des mines de cuivre de Faloune la semaine dernière. Sa petite escapade a duré une nuit complète avant d’avoir été rattrapé par la police locale. Il portait encore ses fers et son bâillon de mineur. Je ne comprends pas pourquoi ce fichu capitaine a cru bon de le débarrasser de sa muselière. Qu’on le tue rapidement, toute cette mise en scène commence à m’impatienter.
– Regarde ça. Regarde ça ! Il est aussi trempé que s’il sortait du bain. Je suis sûr qu’il s’est fait dessus… Tu pourrais te débrouiller pour ne pas avoir à assister à tes condamnations, tu es suffisamment bien placé pour te le permettre…

Lancevan et Jalouit étaient tous les deux jeunes et fringants pour ce genre de métier, mais ne se ressemblaient pas vraiment physiquement : Lancevan était un beau garçon d’une bonne trentaine d’année, grand et raffiné. Son statut de Premier Juge faisait de lui l’une des personnes les plus importantes de Vieilladam. Jalouit en revanche, était petit, blond et excentrique. Alors que l’un ne démordait jamais de son sérieux, l’autre était bon vivant et peu enclin à la vie politique en général. Ils s’éloignèrent un peu plus de l’estrade où gémissait Basile, au moment où un sous-officier au teint cireux entrait pour les rejoindre. Il était visiblement fébrile et mal à l’aise.

– Mes respects, monsieur le Juge, je suis le sergent Rassoule en provenance directe de Venice pour convoyer un prévenu au tribunal de Vieilladam. J’ai des nouvelles importantes dont j’aimerais vous faire part en privé…

Il essuya fébrilement son front moite et Jalouit sourit malicieusement en constatant la terreur que pouvait inspirer son ami Lancevan.
Lancevan reconnu en la personne de Rassoule un de ses subordonnés personnels qu’il avait placé un peu partout dans les provinces avoisinantes pour se tenir au courant de ce qui se jasait dans la plèbe. Il posa une main confidente sur l’épaule du sergent :

– Parlons ici, qu’y-a-t-il de si préoccupant pour qu’un gaillard comme vous ait l’air aussi anxieux et tracassé ?
– Et bien voilà, j’aimerais vous entretenir de la personne de Jean Gordonne, le commissaire de la ville de Venice. Peut-être êtes vous au courant des événements récents de la province ?

Les sanglots de Basile s’étaient transformés en d’interminables reniflements, il avait visiblement du mal à respirer la tête coincée sur le support en bois. Lancevan fronça les sourcils :

– À Venice ? Je ne vois pas de quoi vous parlez, y-a-t-il eu des faits graves auxquels je n’aurais pas été informé ?
– Et bien il y a eu un rapport récent faisant la description de la chute d’un engin céleste dans une petite bourgade sous la préfecture de Venice. Il fait état de tout une fumisterie concernant un groupuscule hérétique qui serait apparu par la suite au nom d’une prétendue « Prophétie ». La véracité de ces faits reste à établir, mais ce qui est certains c’est que trois individus fauteurs de trouble sont apparu dans la région et prétendent à qui veut l’entendre – c’est à dire beaucoup de gens Monsieur le Juge – qu’ils posséderaient des informations très compromettantes et qui pourraient déstabiliser le gouvernement actuel. Je suis surpris d’être le premier à vous en informer…

Le sergent Rassoule ne semblait pas peu fier de rapporter ces informations capitales auprès du Premier Juge, qui visiblement n’était pas au courant. Lancevan tiqua.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Des dissidents fauteurs de trouble à Venice ? Mais qu’attend le commissaire local pour nettoyer ce groupuscule ?
– C’est justement là le sujet dont j’aimerais vous faire part Monsieur le Juge : il semblerait que non seulement le commissaire Gordonne n’ait pas jugé bon d’arrêter ces gens, mais qu’en plus il ait fait directement affaire avec l’un d’eux !
– Foutre ! Quel genre d’affaire ?

Le procureur venait d’avoir terminé de remplir les papiers administratifs, et le bourreau se leva de sa chaise pour se diriger vers l’estrade et le pauvre Basile tout tremblant.

– Le commissaire s’est entretenu avec l’un de ces fameux contestataires, un homme blond qui commet l’outrage d’apparaître en public pieds nus et en pagne. Il arbore une croix en bois saugrenue et d’une taille considérable. Je ne connais pas les détails de cet entretien, mais il a été question de la libération d’une personne captive dans la mine de cuivre de Faloune. Je ne sais pas par quel moyen de pression ce hippie est parvenu à ses fins, mais visiblement une délégation a fait le voyage jusqu’aux mines et a ramené le prisonnier en question… Le directeur de la mine semble lui aussi être dans le coup, puisqu’il n’y a pas eu de heurts déclarés.

En arrière plan, on entendit un bruit de claquage sec. Les deux interlocuteurs jetèrent un bref regard vers la tête de Basile qui tombait dans la corbeille en osier avant de continuer :

– Qui est donc ce prisonnier libéré ? Pourquoi a-t-il été enfermé, a-t-il un lien quelconque avec ces hérétiques ?
– Je l’ignore Monsieur le Juge, tout ceci s’est effectué de façon fort secrète, personne n’a pu l’apercevoir à cause du bâillon et de la tenue réglementaire, l’adjudant chargé du transfert dit lui-même ignorer l’identité de ce prisonnier…
– Allons, ne me prenez pas pour un imbécile, on ne libère pas un prisonnier comme ça, il y a des registres, des archives ici même ! Pourquoi venir me voir sans les avoir consulté ?
– C’est que je les ai consulté Monsieur le Juge, et la seule information que je possède, à savoir le matricule du forçat, R-dix-sept-cent-dix-sept, révèle qu’il s’agit d’un prisonnier politique et que par conséquent son nom et son statut social ont été effacés du registre, selon le protocole. La seule façon de connaître l’identité réelle du prisonnier serait probablement de demander directement à un prisonnier de la mine qui l’aurait connu…

Les yeux de Lancevan s’agrandirent immédiatement, et il se retourna, l’air consterné, vers la petite corbeille ensanglantée à côté de la guillotine. Jalouit réprima comme il le put un rire en se mordant les lèvres, et sorti aussitôt de la pièce.

– Vous êtes en train de me dire que la seule personne aux alentours susceptible de connaître l’identité du matricule R-dix-sept-cent-dix-sept vient d’être exécutée à l’instant même ?
– Ah… C’est une éventualité Monsieur le Juge, mais peut-être que le prévenu ici présent n’était pas dans les mêmes quartiers de détention que la personne qui nous intéresse, enfin, probablement…
– Il n’y a qu’une seule cellule d’isolement aux mines de Faloune abruti ! Vous auriez pu me prévenir deux minutes plus tôt et on aurait pu être fixé !

Lancevan décocha un coup de pied rageur dans la corbeille en osier, et la tête toute humide de Basile vola à travers la pièce.

– Vous allez me faire le plaisir de me trouver une solution rapide pour connaître l’identité de ce fichu prisonnier. Je n’ai pas l’intention d’entamer une traque impossible après un fantôme nom d’une pipe !
– Oui, bien Monsieur le Juge, je vais immédiatement faire envoyer un émissaire aux mines de Faloune pour connaître les détails, j’espère que les informations que j’ai pu vous apporter ont pu vous être utile…
– C’est cela, ne traînez pas, pour ma part je vais ouvrir une enquête sur ce monsieur Gordonne… Et faire enfermer dès que possible tout ce petit monde fanatique et dissident.

Le sergent Rassoule salua d’une petite courbette dégoulinante de complaisance typique de l’espion perfide au service de Son Éminence, et fit mine de se retirer. Lancevan poussa un soupir exaspéré en se frottant le front, et rappela Rassoule :

– Sergent, revenez un instant, j’ai une petite idée sur la façon de procéder : quel genre de prisonnier ramenez-vous de Venice ? Pour quelle raison a-t-il été arrêté ?

Rassoule prit une mine interrogatrice :

– Il s’agit d’un petit délit sans grande importance, un individu ayant été pris alors qu’il dérobait du matériel de soin dans un dispensaire de la ville. La valeur et la quantité de bien dérobés n’étant pas très importante, il n’a écopé que d’une peine légère d’une quinzaine de jours de travail d’intérêt général à Vieilladam. Pourquoi cette question Monsieur le Juge ?
– Et bien je compte faire une faveur toute personnelle à ce brave monsieur. Il vient de gagner un séjour exceptionnel aux mines de Faloune. Décision extraordinaire du Premier Juge. Allez à l’inventaire déclarer ce nouveau mineur, puis revenez me voir avec lui, je souhaite m’entretenir avec lui avant son incarcération. Comment s’appelle l’heureux élu ?

Le sergent, quelque peu abasourdi, farfouilla dans la veste de son uniforme pour en retirer un petit calepin jauni qu’il feuilleta rapidement.

– Un dénommé Bogue Déjeuner, Monsieur le Juge. Je m’occupe de son cas dès à présent.
– Bien, vous pourrez ensuite disposer, répondit Lancevan plein de condescendance.

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