Prophètes : chapitre un – Ce n’est pas une façon de dire au revoir

Bogue avait le béguin pour Fannie.

Bogue était petit, vif et cabotin ; Fannie était belle, blonde et douce. Il allait sur ses dix-sept ans, elle en avait seize. Bogue avait beaucoup d’amis, car il était fort sympathique et il savait jouer de la guimbarde avec un brio surnaturel, produisant des sons d’une dimension cosmique et avec un rythme à faire danser des montagnes. Fannie était plus réservée, car bien qu’étant fort jolie et d’une intelligence prononcée, elle avait le malheureux défaut de zozoter de façon très burlesque, ce qui lui valait la plupart du temps les moqueries stupides de son entourage.

Un jour, Fannie était allée voir Bogue, en rougissant, alors qu’il produisait son numéro quotidien auprès de ses amis, et lui avait dit qu’elle l’aimait. Bogue, sur le moment, fut pris d’un excès d’orgueil, sale et destructeur. Uniquement dans le but de faire rire son public comme il en avait l’habitude, il lui rétorqua une pique sur son défaut de prononciation, qu’il ne voulait pas forcément méchante mais qui fut, au plus haut point, blessante. Fannie se mordit abruptement les lèvres, cligna frénétiquement des yeux et s’enfuit avec des sanglots qu’elle n’arrivait pas à réprimer, sous le rire général de tous les crétins présents (la réplique de Bogue était, il est vrai, vraiment poilante).

Bogue, sur le moment, trouva étrange qu’il ne ressente pas d’avantage de satisfaction pour sa répartie, alors qu’elle ne manquait pas d’esprit. Puis, les premiers symptômes apparurent, il éprouva rapidement un drôle de petit pincement au cœur accompagné d’une sorte de douleur vague et tremblante dans l’estomac, qui prit dramatiquement de l’ampleur. Bogue était quelqu’un de très intelligent, et il se doutait bien qu’il était inutile d’aller voir le médecin. Il comprit assez vite qu’il était en fait diablement amoureux de Fannie, et qu’il avait planté un couteau profondément dans son propre cœur aussi bien que dans celui de la demoiselle en lui tenant cette réplique cinglante. Le soir même, il était tellement furieux contre lui même qu’il réussit à briser une étagère en deux en essayant de se mettre des baffes. Puis la fureur fit place à la honte, il ne mangeait plus une seul croûton de pain le reste de la semaine, et n’adressait plus la parole à quiconque. Fannie, elle, s’était enfermée dans sa chambre et dans un chagrin sans fin. Plusieurs mois s’écoulèrent sans que les deux protagonistes ne s’adressent la parole.

Puis, un jour, Bogue prit son courage à deux main, et décida d’aller voir Fannie chez elle pour s’excuser, et lui révéler sa flamme. C’était un beau dimanche ensoleillé, et il avait même coiffé sa tignasse habituellement indomptable. Sur le chemin, son rythme cardiaque était deux fois plus élevé que la normale, et un sentiment proche de la peur lui tenaillait le ventre, mais il avait pris la résolution de tout lui dire dans la journée, même si elle ne voulait pas le voir. Il se jetterait à ses pieds et la supplierait de lui pardonner.

En arrivant non loin de la maison de Fannie, il la vit à travers une fenêtre, et commença à paniquer complètement. Il se dit que peut-être elle ne l’aimait plus, peut-être qu’elle avait été définitivement et trop profondément blessée par sa verve vaniteuse pour ne jamais le revoir. Il hésita une bonne minute, prêt à rentrer chez lui en courant.

 

Mais soudain, quelque chose se réveilla en lui. Il entendit un léger sifflement, comme une douce note jouée à travers une flûte. Il ressentit une tiédeur revigorante dans sa nuque, qui se répandit dans tout son dos. Les tremblements de ses mains avaient cessés, et il n’y avait plus un souffle de vent dans l’air. Il était prêt. Il allait lui dire qu’il l’aimait, de tout son cœur.

 

A peine eût-il fait le premier pas dans la direction de la maison, qu’une énorme forme noire et massive s’abattit brutalement sur la maison de la pauvre Fannie : en un instant, le coquet petit pavillon fut pulvérisé dans un fracas épouvantable. Lorsque le nuage de poussière retomba, il ne restait plus qu’un cratère de décombres au milieu duquel trônait un étrange aérolithe dont la forme et la couleur évoquait vaguement une pomme de pin gigantesque. Un halo de lumière diffuse se dégagea de la base, et trois silhouettes en émergèrent. Une était visiblement habillée d’une tunique de soie élégante et raffinée. Une autre était massive et intimidante, elle portait une armure rutilante avec deux tablettes gravées en guise d’épaulières. La troisième enfin, le port altier et la mine fière, arborait sur son épaule un immense bâton en forme de croix. D’une voix suave et profonde, il prononça :

Humanité, nous voici, Prophètes, pour vous délivrer du Blasphème et vous apporter le salut de la Prophétie. Que la Paix, l’Amour et la Justice soient avec vous.

Le petit avant-goût musical est une chanson du bien célèbre Leonard Cohen, Hey, that’s no way to say goodbye. Appréciez sur youtube.

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Guigue

Guigue

Guigue Ier, le Guipereur Universel et Quasi-Elu par les Minorités Pouëtiennes de la planète, à savoir l’administrateur principal du site.

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